Partie faire un tour...

 

 

Afrique de l’Ouest

Amérique du Sud

Boîte à outils

Mon auto bien aimée !!!

avril 2003

Nous avions rêvé depuis notre enfance de découvrir la Patagonie et la Terre de Feu, les deux régions, qui couvrent le cône sud du continent américain. Vastes et désertes, elles sont soumises au déchaînement du vent et de la pluie, mais ont la beauté que donnent l’immensité et un climat rigoureux. Nous nous sommes donné rendez-vous, chacune après un périple de plusieurs mois à travers l’Afrique et l’Amérique, au cœur de cette région partagée entre le Chili et l’Argentine.

Après quelques trajets derrière les vitres sales d’un car, après quelques attentes mémorables d’un hypothétique véhicule sur des routes désertes et gelées, nous avons cherché le moyen de profiter pleinement de cette immensité, et pesé les possibles impossibles moyens de nous déplacer : à vélo, trop de vent ; à moto, trop froid, nous n’avons pas l’équipement ; à cheval, pas d’herbe à brouter en cette période hivernale. Alors... nous décidons d’acheter une voiture !

Nous sommes alors à Rio Gallegos, capitale de l’état de Santa Cruz, dans le sud de l’Argentine, sur la côte atlantique. Dans l’hôtel où nous séjournons, les pensionnaires sont des hommes venus de tout le pays pour chercher du travail. Ils nous accompagnent dans les agences discuter les prix avec les vendeurs afin que notre origine ne nous pénalise pas.

Nous craquons pour une carrossée beige à laquelle nous trouvons un look américain. Il s’agit en fait d’une Renault 18 (prononcez "Lenao Diéciotcho"), comme quoi on échappe difficilement à ses origines ! Belle jeune fille de 20 ans, elle a encore l’avenir devant elle... non ?

Nous devons débourser 600 euros chacune, que nous espérons récupérer, au moins en partie, à la revente, et rentabiliser évitant l’hôtel : nous dormirons dans la voiture et demanderons l’hospitalité dans les estancias -fermes- que notre véhicule nous permettra d’atteindre.

Le prix, difficilement négociable avec notre accent, a symboliquement été diminué de 100 pesos (30 euros). C’est toujours ça de pris pour payer les petites surprises que nous avons eues après l’achat : une pénalité parce que la voiture a été dénoncée par son ancien propriétaire (c’était il y a quatre ans, c’est curieux, elle a roulé depuis !) et la patente municipale ("mais puisqu’on vous dit qu’on ne reste pas en ville !").


Nous nous lançons alors le marathon des formalités administratives dans un espagnol plus qu’approximatif et certainement très drôle pour nos interlocuteurs. Le plus difficile sera d’obtenir une domiciliation en Argentine : merci au passage à la gérante de l’hôtel Colonial !

Puis nous parcourons en tous sens Rio Gallegos avec : ses banques -pour la sortie de l’argent-, ses écrivains publics (rédaction de l’attestation de domiciliation), sa mairie (certificat de domiciliation), son registro del automotor (établissement de la transferancia et de la "carte verte"), ses pompiers (contrôle du numéro du moteur), ses assureurs ("si si, on veut l’option remorquage en rase campagne"), l’ancien propriétaire de la voiture (autorisation pour sortir du territoire en attendant l’établissement de la carte verte),...

En tout, deux jours de démarches et la récompense est là : nous pouvons enfin quitter la route asphaltée des côtes et nous enfoncer au cœur du continent, sur les sentiers isolés. Paysages superbes, grandes étendues, vent et rare végétation, lacs, demeures abandonnées, et les animaux pour nous seules : guanacos, autruches, condors, oies sauvages... que nous approchons avec la discrétion d’un moteur qui a fait du chemin. Nous compensons l’absence d’autoradio en chantant à pleine voix.


Malheureusement pour nous, notre voiture a beaucoup d’humour et il ne se passe pas un jour sans ennui mécanique. Tous les matins, une nouvelle surprise de notre auto bien-aimée ! Certes, le moteur tourne comme une horloge, mais... nous découvrons vite les petits dysfonctionnements : tout le reste ! ("tout va très bien, très bien Madame la Marquise...")

Ainsi : les portes ne ferment pas ou ne s’ouvrent plus, le compteur de vitesse est en grève, les phares sont trop bas, les pneus trop usés, le pot d’échappement cherche à se faire la belle, la direction a des revendications indépendantistes, le frein à main aime trop les roues pour s’en séparer, les amortisseurs dansent la gigue, les roues aussi, les batteries dépriment, le moteur se découvre une soif insatiable d’huile, les essuies-glaces improvisent des chorégraphies, les clés du réservoir ont pris l’air et le large sur le capot de la voiture et le chauffage ne chauffe pas (et ça, c’est ennuyeux). Mais quand on voit ce qui roule ici, on se dit qu’il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas aller au bout du monde avec notre merveille !

Nous poursuivons notre collection de garagistes initiée l’été dernier de Paris à Saint-Louis du Sénégal en Renault Master. Nous passons des après-midi entiers le nez sur le moteur, à côté des mécaniciens, à leur tenir une clé par-ci, un tournevis par-là, à les observer travailler et à écouter leurs remarques navrées concernant l’état de notre petite chérie.

Si on voit le bon côté des choses, on est devenues calées en mécanique ("c’est quoi ce bruit, là... t’entends pas un bruit, là ?"). Nous apprenons ainsi utilement à : changer les roues (5 fois en deux jours en pleine ville, sans doute quelque dieu offensé...), démarrer sans clé (comme Mac Gyver), réveiller des batteries mortes de froid en défiant les lois de la physique, puis changer des batteries, changer des pièces du moteur : la platine du carburateur, le condensateur, le filtre à essence..., nettoyer d’autres pièces du moteur : les bougies, le condensateur..., démonter le tableau de bord et changer la serrure de contact, soulever la voiture sans cric ("c’est à vous ce beau camion dehors ? vous n’auriez pas 5 mn par hasard ?"), conduire sur piste tractées par un 4x4, ...

Nous progressons aussi beaucoup en espagnol et enrichissons considérablement notre vocabulaire. Par exemple, nous apprenons vite à dire : « ¿ Donde podemos conseguir camaras y cubiertas por las ruedas de nuestro coche, por favor ? », ce qui veut dire : « où pourrions-nous trouver des chambres à air et des pneus pour les roues de notre voiture, s’il vous plaît ? »

Et puis ça facilite les rencontres (« ¿ Tiene un cric, por favor ? »)...

Malgré quelques moments de déprime et d’incertitude, nous lui pardonnons tout puisque que grâce à elle nous pouvons explorer les sentiers isolés de la Patagonie et de la Terre de Feu.


Nous avons passé une nuit dans la voiture, plutôt confortable malgré les courants d’air et le volant 5 cm au dessus du nez. Mais maintenant nous sommes déjà en avril, c’est presque l’hiver dans l’hémisphère sud, et les températures nocturnes sont inférieures à zéro. Nos hôtes nous alarment avec les récits de personnes mortes de froid dans leur véhicule immobilisé.

Nous roulons avec insouciance sur les routes désertes dans la journée, mais lorsque le jour décline nous nous mettons activement à la recherche des estancias (immenses exploitations d’élevage) susceptibles de nous accueillir, avec la crainte omniprésente de crever à chaque caillou.

Une petite angoisse est cependant présente : ici, l’isolement est total et redoutons la crevaison à chaque caillou. Malgré trois roues de secours attendant sagement de servir dans le coffre, nous roulons précautionneusement sur les pistes défoncées. Heureusement, suite à un problème d’encrassement systématique de nos bougies, un garagiste nous prescrit une vitesse soutenue. Oubliés les problèmes de roue, nous voilà fonçant sur les pistes, slalomant entre les trous... : On n’a bien sûr jamais crevé une fois que nous avons eu acheté le cric et les roues.

Nous nous aventurons sur le labyrinthe de chemins, sans carte détaillée, au petit bonheur la chance. Aux embranchements, on tourne à gauche ou à droite au hasard, jaugeant à la boussole de la direction à suivre pour ne pas revenir sur la route principale, tentant de déchiffrer à la lampe de poche les rares panneaux. Et après un moment d’angoisse, au détour d’une colline, tout un hameau illuminé : l’estancia ! magique !


Nous visitons ainsi la Patagonie et la Terre de Feu, traversant par deux fois la frontière entre Chili et Argentine, et descendons jusqu’à Ushuaia, la ville la plus australe du monde, sur la grande île de la Terre de Feu. C’est le bout de la route qui commence à Buenos Aires, 3.067 km plus au nord. Et pour nous, la fin du voyage.

Nous avons décidé de revendre la voiture ici, ce qui nous laissera du temps pour visiter la ville. Le calcul est bon : la zone étant détaxée, les voitures neuves sont moins chères et il y a peu de véhicules d’occasion. Avec la crise, les gens recherchent des valeurs sûres comme la nôtre.

Nous prenons nos quartiers dans un hôtel dont nous devenons vite l’attraction. Tout Ushuaia sait que notre voiture est à vendre : nous avons placardé tout le centre-ville avec notre annonce en grand format : VENDO : RENAULT 18, MODEL. 83, BUEN ESTADO, TRATER EN EL ALBERGUE CRUZ DEL SUR, DELOQUI 636.

Le téléphone de l’hôtel ne sonne que pour nous et les acheteurs potentiels s’annoncent à la porte. Toute la ville défile, du couple avec bébé au gitan qui remonte les voitures au nord pour les vendre plus cher, en passant par les agences et les infirmiers qui stationnent leur ambulance devant l’hôtel, le gyrophare actionné.

Nous essayons de mettre en valeur comme nous pouvons notre tas de ferraille en insistant sur les points positifs : "Si, bien, si si, anda muy bien ; en cambio avisamos qu’el freno de mano esta desconectado, pero es facil a conectar. Y que las puertas no se cerran, pero nunca tuvimos problemas con eso. No, no. Y la bateria es nueva, y hay calefaction ! Y hay tambien 3 auxilios (roues de secours). Hace 1 mes que tenemos este auto y no tuvimos muchos problemas...". Un vendeur d’autos nous a invitées à dîner pour nous féliciter de savoir mieux mentir que lui (mais on ne ment pas !!!)...

La voiture nous aime tellement qu’elle refuse obstinément de fonctionner et nous fait toujours sa surprise quotidienne : chaque jour de plus que nous gardons la voiture, c’est un truc de plus à changer.

Pendant les essais avec les acquéreurs potentiels, on ruse tant qu’on peut pour valoriser la marchandise : on prépare la voiture en faisant préchauffer le moteur quelques heures et en accélérant au maximum pour désencrasser les bougies. On fait sa toilette en essuyant l’huile qui déborde du moteur et en faisant fondre le givre sur le pare-brise à coup d’eau bouillante...

On exige de conduire nous-mêmes à cause de l’assurance. On s’empresse de leur ouvrir la porte qui nécessite un doigté particulier, on met en route le chauffage (maintenant qu’il marche) pour couvrir le bruit du moteur, on parle plus fort en changeant de vitesse, on utilise l’embrayage à notre façon pour ne pas caler, on évite de s’arrêter dans les pentes, on ne met jamais le clignotant car l’un d’eux a tourné de l’œil (ça tombe bien, les clignotants ne s’utilisent pas dans l’île), on essaie de rouler entre les gouttes pour ne pas avoir à actionner les essuies-glaces, on enclenche discrètement une vitesse quand la voiture est à l’arrêt (pas de frein à main)... etc. et surtout, on parle sans arrêt pour lui éviter de penser.

Le stress est maximum et nous avons l’impression de passer le permis de conduire (surtout ne pas caler, ne pas caler...). Il faut dire qu’Ushuaia n’est pas la ville idéale : les rues sont très en pente et verglacées, à tel point qu’ici la priorité n’est pas à droite mais au véhicule qui monte ou qui descend.

Lors d’un essai où l’acheteur potentiel a demandé à conduire, tout tourne mal : la voiture tousse puis cale sans espoir sur une côte très raide. En l’absence de frein à main, l’une de nous bondit hors de la voiture en prétextant dégager la rue de toute voiture, l’autre se voit finir ses jours dans le canal de Beagle, en bas de la pente...

On n’a rien sans rien et nous passons pour des idiotes après avoir affirmé que nous avons payé la voiture 5.000 pesos pour pouvoir la revendre au moins au prix que nous l’avons réellement payée : 3.700, hem, hem... Les personnes intéressées affluent, avec des propositions plus ou moins sérieuses. On demande à ce que l’argent soit disponible tout de suite, en liquide, en pesos (et pas en monnaie parallèle locale, attention !) et nous devrons avoir l’œil aux faux billets.

Nous revendons notre Lénao Diéciotcho au bout de cinq jours à 3.700 pesos... son prix d’achat ! Nous aurons payé chacune en plus 300 frs de formalités lors de l’acquisition, 400 frs d’essence, et 1100 frs de réparations et changements divers... Petit passage à la "casa de cambio" pour vérifier les billets et nous nous partageons le magot ! Notre acheteur est tellement ravi qu’il nous a écrit plusieurs fois sur internet pour nous remercier !

L’histoire se termine bien, riche en amusements et en enseignements.


Une anecdote :

Un grand moment de conduite sur route : le trajet Puerto Natales - Punta Arenas (Chili), avec 3 stoppeurs coincés à l’arrière, leurs gros sacs à dos sur les genoux. Et la surprise de la journée de notre auto bien-aimée : les essuies-glaces ne fonctionnent plus. Nous partons quand même sous le crachin pour arriver avant la nuit car... nous n’avons pas quasiment pas de lumières, les phares étant bloqués trop bas.

La route n’en finit pas et biens sûr la pluie et la nuit se mettent à tomber. Impossible de dormir à 5 dans la voiture. Il ne nous reste plus qu’à conduire sans visibilité, les yeux écarquillés et la concentration extrême pour voir à travers les gouttes et l’obscurité le dessin de la route. Le stoppeur suisse, au sens pratique, met en place une technique manuelle pour actionner l’essuie-glace du conducteur : deux ficelles qui passent par les fenêtres droite et gauche et actionnées alternativement, sur l’ordre du conducteur.

Les voitures qui nous doublent nous servent de guide jusqu’à ce que la distance soit trop importante, car nous ne voulons pas aller trop vite : la chaussée est bien trop glissante pour nos pneus lisses... Nous manquons de peu rentrer dans deux carabiniers chiliens plantés incongrûment au milieu de la chaussée en rase campagne... Nous chantons des chants polyphoniques très doux pour rassurer les stoppeurs.

L’arrivée en ville est un cauchemar, les rues sont des ruisseaux et les lumières sont diffractées par les gouttes sur le pare-brise. Les trois stoppeurs installés à l’arrière de la voiture se méfieront sûrement maintenant des françaises dans une Renault 18. Quant à nous, on ne touche plus la voiture de quelques jours...

Patagonie et Terre de Feu (Argentine-Chili)

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 Vers la Patagonie en bateau-stop

 Le pain des carabineros chiliens

 Mon auto bien aimée !!!

 Hospitalité patagonienne

 La vie dans les estancias

 Les glaciers patagoniens

 Puerto Natales, une ville australe

 La Terre de Feu

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